Parce qu'il était jeune, non-violent et populaire, Bob Marley a très tôt intéressé les hommes politiques jamaïcains. Un moment, le chanteur a sincèrement cru qu'il pourrait changer les choses. Mais politique et utopie ne font pas bon ménage...
Pour Bob Marley, la musique reggae a toujours porté en elle un message politique. Dès le départ, ses chansons invitent à une réflexion sur le monde et l'évolution des rapports entre les êtres humains. Sensibles et positifs, ses premiers morceaux racontent la colère des habitants du ghetto de Trench Town, mais prônent l'amour contre la violence. (Lire l'article sur ce sujet)
En 1971, un jeune politique se prend d'affection pour Bob Marley... et voit en lui un moyen d'atteindre les jeunes. Michael Manley est le candidat socialiste aux élections générales de 1972. Il a de fortes chances de gagner, mais souffre d'un déficit d'image : difficile de convaincre les jeunes du ghetto de voter pour lui, quand il n'a ni langage, ni le comportement d'un vrai « rude boy ». A ce moment-là, Bob Marley est déjà une star dans son pays et les fans se bousculent pour assister à ses concerts. Michael Manley va donc se servir du chanteur en vogue pour assurer sa victoire. Le politique n'a jamais caché la dimension stratégique de sa relation avec Bob Marley : « je ne vais pas prétendre que ses textes m'apprenaient quelque chose. Il ne faisait que confirmer ce en quoi je croyais en tant que socialiste [...]. Mais je n'étais pas moi-même né dans le ghetto et je n'avais pas personnellement participé à la vie des bidonvilles. C'est là que le reggae a été important pour moi : il m'a donné une perception plus émotionnelle ». En d'autres termes, Michael Manley a instrumentalisé les souffrances décrites dans les chansons de Bob Marley à des fins purement politiques.
Le chanteur est impressionné par le charisme du politique. Persuadé que les promesses électorales se transformeront en actes, il espère sincèrement que son soutien contribuera à son élection. Pendant toute la campagne électorale, il participe à la Caravane Musical du PNP (Parti socialiste)... et fait gonfler le nombre d'électeurs. Manley est au plus haut et on raconte qu'il fera de la Jamaïque un paradis pour les rastas. Une rumeur va même jusqu'à avancer que le cannabis sera légalisée... En 1972, Michael Manley est élu Premier Ministre et Bob Marley sort le légendaire « Catch a fire ».
Mais une fois au pouvoir, Michael Manley change de ton : terminé les refrains généreux, place à la répression ! Le candidat avait promis de sécuriser les bidonvilles, le Premier Ministre va employer la manière forte. Un couvre-feu est imposé aux habitants et des milices gouvernementales tentent de faire la loi. Jusqu'à présent, les forces de l'ordre n'entraient que très rarement dans le ghetto et son apparition, accompagnée de méthodes drastiques, ne sont pas au goût des habitants. Furieux, Bob Marley s'enferme dans sa maison avec ses musiciens et compose le sublime « Burnin' ». La chanson titre « Burnin' And Lootin' » caracole en tête des charts. On y lit la déception du chanteur face aux promesses non tenues de son ancien ami Manley. Sombre et violent, ce morceau représente un tournant dans l'évolution des textes de Bob Marley. Confrontés aux « uniformes de brutalité », les habitants n'ont plus qu'une option, mettre le feu : « On brûle et on pille cette nuit/On brûle toute la pollution ce soir/On brûle toutes les illusions ce soir ».
Plus tard, Bob Marley s'est défendu d'avoir appelé à la violence dans cette chanson : « il est question de brûler les illusions, c'est une métaphore », a-t-il affirmé dans une interview à un magazine américain. Mais les laissés-pour-compte du socialisme jamaïcain ne l'ont pas tous entendu de cette oreille...
Quelques années plus tard, Bob Marley tente un retour sur la scène politique. Après les émeutes de janvier 1976, Manley a de nouveau lancé ses milices sur Trench Town et les populations sont excédées. Pour redonner un peu d'espoir à son peuple, il décide d'organiser un « Grand Concert de la Paix » avec tous les reggae men de la scène jamaïcaine pour illustrer les bienfaits de la solidarité : « l'unité est la meilleure chose qui peut arriver en Jamaïque », estime-t-il. Mais si le concert fût un succès, les hommes politiques ont encore une fois utilisé le nom de Bob Marley pour redorer leurs images. A la fin de sa prestation, Michael Manley et le chef du mouvement d'opposition, Edward Seaga, sont montés sur scène pour reprendre en ch½ur « One love ». Les spectateurs ont assisté à un moment très étrange : tandis que Bob finissait sa chanson, les deux hommes semblaient distants, pétrifiés. « Ils n'avaient pas la conscience tranquille. J'aurai du les tuer à ce moment-là », confira-t-il plus tard à un ami.
S'il avait vécu plus longtemps, Bob Marley aurait sans doute appris à utiliser les politiques pour arriver à ses fins mais il est mort à 36 ans... (marianne.fr)